Rencontre avec Florence Fagherazzi
En quelques mots, qui est Florence Fagherazzi ?
Je suis danseuse, chorégraphe et pédagogue. J’aime bien me présenter comme ça, parce que, dans mon métier, je lie toujours ces trois pratiques, j’aime danser, j’aime enseigner, j’aime créer… Voilà, j’aime la vie et j’aime les gens.
Pourquoi tu danses ?
Cette question est complexe. En vérité, je danse pour m’exprimer.
En fait, la danse fait partie de ma vie depuis que je suis toute petite. Au départ, c’était une activité comme une autre, puis très vite c’est devenu ma manière de m’exprimer, de parler de mes émotions, de parler de ma vie, et du coup danser est devenu vraiment vital et essentiel. Ça a été pendant longtemps une bulle d’air, une bulle de respiration, mon oxygène, et sans oxygène c’est dur de vivre. Donc voilà j’ai besoin de la danse pour vivre. C’est toujours le cas aujourd’hui.
Pourquoi préfères-tu à présent mettre en scène d’autres personnes plutôt que de monter toi-même sur scène ?
Je pourrais vous répondre que mon corps est fatigué, que je n’ai plus ma place sur scène, car ça fait 40 ans que je monte sur scène. Mais en vérité avant mon spectacle Kintsugi, en 2019, je ne savais pas parler avec des mots et j’avais vraiment besoin de la danse, d’être sur scène pour m’exprimer. En 2019, il y a eu une espèce de bascule, j’ai appris à communiquer avec des mots et du coup je ne ressens plus le besoin de me mettre en scène pour me montrer au monde et pour m’exprimer.
J’arrive à me dire avec des mots. Alors, si je veux continuer à mettre en scène, sans être moi-même sur scène, c’est pour partager ce médium de la danse avec d’autres. Je veux permettre à d’autres personnes d’utiliser l’espace scénique et corporel pour se dire, pour exprimer leurs émotions, leur permettre de vivre ce que moi j’ai eu la chance de vivre grâce à la danse. A travers le corps, on peut exprimer beaucoup de choses que les mots peinent à dire. La danse, comme le chant, vient toucher l’âme tout de suite, c’est une transmission d’énergie à énergie, sans passer par l’intellect, et je trouve ça tellement beau.
Tu aimes travailler avec des amateurs, pourquoi ?
Les personnes qui n’ont pas eu de formation professionnelle ne sont pas formatées par une école. Ça permet d’aller chercher d’autres éléments créatifs souvent plus intéressants. Ils ont quelque chose de plus instinctif dans leur pratique du corps et du mouvement et ça m’intéresse beaucoup. Parfois quand tu travailles avec des professionnels, tu dois d’abord entre guillemets, déconstruire ce qu’ils ont appris pour aller retrouver cette partie un peu plus instinctive. Moi, j’aime l’authenticité et la générosité dans les relations humaines et j’aime aussi les gens authentiques et généreux sur un plateau. Dans une pratique amateur, il y a beaucoup d’authenticité et de générosité.
Dans Ruptures tu as choisi de parler de l’impact des écrans sur nos vies et nos relations aux autres. Ce sujet te touche particulièrement ?
Oui, car, comme je l’ai dit, j’aime les relations humaines, j’aime l’authenticité et j’aime l’instant présent.
D’ailleurs c’est aussi en lien avec ma pratique artistique, la danse se vit dans l’instant présent : un mouvement existe à un moment donné et deux secondes plus tard, il n’est plus là. Quand on danse, on est authentique les uns avec les autres, on ne peut pas se mentir.
L’écran, lui, nous coupe d’une forme de réalité humaine, du lien à l’autre, du lien à la nature. C’est un outil très pratique, mais je pense que les gens se laissent envahir. Certaines personnes en deviennent même moins intéressantes. Moi, je n’aime pas parler au téléphone, écrire des messages, je n’aime pas les réseaux sociaux, on a l’impression d’être en lien avec les autres alors qu’on n’est en lien avec personne. Je pense qu’on va devoir apprendre à l’utiliser comme un outil et un outil ça se range dans une boîte à outils, le téléphone on l’a toujours dans notre poche, on ne le range jamais.
40 danseurs à mettre ensemble c’est compliqué ?
C’est complexe. Je l’ai fait avec un peu de rigueur et beaucoup d’amour et avec un peu de rigueur et beaucoup d’amour, on y arrive. La rigueur permet de mettre un cadre, de sécuriser tout le monde et de donner une direction claire pour savoir où on va. L’amour et la bienveillance amènent de la joie entre ces lignes de rigueur.
Je crois que ma pratique d’enseignante et de créatrice, c’est vraiment ça, c’est un peu de rigueur parce que c’est nécessaire pour avoir une direction et beaucoup d’amour et de joie, mais c’est aussi beaucoup de travail en effet.
Tu arrives si bien à mettre en avant les talents de chacun : danse, musique, chant, Flamenco, et lecture de texte. Comment te sont venues toutes ces idées pour Ruptures ?
Je crois que mon cerveau fonctionne un peu comme une pelote de laine. Je ne peux pas te donner un procédé, une recette magique. En fait les idées viennent, il y a une idée qui me vient, puis une autre et tout à coup, je sens quand c’est la bonne. J’ai un peu un instinct, je sens dans mon corps que c’est la bonne idée et à partir de là, je la garde. Il y a des gens qui ont un process très clair dans la création, ils ont une espèce de mode d’emploi, ils procèdent toujours de la même façon. Moi, je fais partie d’une famille d’artiste qui s’appelle les artistes instinctifs, je fonctionne uniquement à l’instinct.
Quand je crée une chorégraphie, je pars toujours de la musique. J’aime la musique, j’ai toujours de la musique dans ma vie tout le temps. C’est la musique qui me donne envie de créer. J’ai lu la Vallée de Silicium d’Alain Damasio. Ce livre m’a touchée et je voulais l’utiliser comme fil rouge pour ce spectacle. C’était important pour moi qu’on lise des passages du texte. Pour le flamenco ça m’est venu parce qu’une de mes élèves que j’adore, une amie, faisait du flamenco, je l’ai vue danser et ça m’a paru évident qu’il fallait qu’elle fasse du flamenco dans Ruptures. Le passage du texte sur lequel elle danse, parle de la puissance que l’être humain doit reprendre sur la technologie et je trouvais qu’il n’ y avait rien de plus beau que du flamenco en silence pour marquer cet acte de puissance de l’être humain : parce qu’en dansant elle crée son propre rythme, elle était en présence, face à tout le monde, sans technologie, sans musique, sans rien et pour moi, il n’y avait rien de plus beau.
Une métaphore que j’utilise souvent pour expliquer ma création c’est que je me vois comme un cuisinier. En fait, j’ai un frigo avec plein de trucs dedans en l’occurrence pour Ruptures un livre de Damasio, des chorégraphies, des musiques, du flamenco, une scénographie que j’avais en tête déjà. Je mets ensemble et j’essaie de cuisiner et de faire en sorte que ça aie bon goût. Quand je co-crée avec mes élèves, je fais ça aussi, je vais chercher de la matière avec des exercices d’improvisation, pour voir les créations qu’ils elles proposent. C’est comme si j’avais de la matière face à moi et puis du coup mon rôle est de mettre ensemble et de faire en sorte que ce soit beau.
Au fil du temps, j’ai appris à faire confiance à mon instinct. Je n’arrive pas à fixer les choses trop en avance. D’ailleurs les élèves qui sont avec moi depuis très longtemps savent que je peux changer des choses au dernier moment, parce qu’au dernier moment je sens, je sais qu’il faut que ce soit différent. J’ai beaucoup de chance, j’ai beaucoup de gratitude parce que tous-tes mes élèves me suivent dans ce genre d’idée. Je crois qu’eux aussi ont appris à me faire confiance. Comme la danse est un art vivant, pour moi c’est normal que mes créations soient aussi en mouvement et pas figées longtemps à l’avance…C’est d’ailleurs ce qui est hyper passionnant dans la création, mais aussi un peu angoissant par moment, parce que je ne sais pas ce que ça va donner, je sais juste qu’on y va. C’est plus confortable pour moi quand ça devient concret, ça me rassure quand je vois les choses se mettre en place. Je fonctionne mieux avec une deadline. Je suis obligée à un moment donné de cadrer de structurer quand la date approche…
Quel spectacle parmi tous ceux que tu as présenté as-tu préféré ?
Le dernier Ruptures parce que dans trois mois je te répondrai le dernier Ça va c’est pas grave ça va passer. En fait, ça fait partie aussi de mes défauts, je me lasse très vite. Ce que j’ai fait une fois que je l’ai fait, je l’adore, et quand je suis dans un autre élan, j’adore la suite. C’est très difficile pour moi de répondre à cette questions parce que tous les spectacles que j’ai fait correspondent à des moments de vie, et au moment de la vie où j’étais, c’était juste et c’était mon préféré, et à chaque fois j’ai l’impression que je ne peux pas faire mieux, puis je continue à avancer, je fais un autre moment de ma vie et du coup je me dis c’est encore mieux…
Donc au jour d’aujourd’hui je dirais Ruptures parce que pour moi c’est vraiment le plus abouti. Ça a marqué les 20 ans de mon enseignement et j’avoue sur ce coup là, je suis fière de ce projet, je suis fière mes élèves. En fait tout s’est bien passé avant pendant qu’on répétait pendant les représentations et après, c’était harmonieux à tous les niveaux à l’extérieur à l’intérieur entre les élèves, avec moi, avec vous le public. Donc pour l’instant, je dirais Ruptures.
Dans ce que j’ai présenté à titre personnel, dans ma pratique professionnelle et moi sur le plateau, je dirais Kintsugi.
Un livre un film ou un spectacle que tu aimerais partager…
Je dirais pour les spectacles 2019 de Ohad Naharin compagnie et ExtraLife de Gisèle Vienne. Ce sont les deux dernières claques que j’ai pris dans ma vie 2019 et Extra Life. Et un livre, À propos d’amour, de Bell Hooks, c’est un essai philosophique qui parle d’amour dans son sens large.